L'Art Kanak

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Le Projet culturel de Wasapa Art Kanak
 
Annexe I La culture kanak, une identité affirmée
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Les fondements de l'identité kanak
 
Les fondements de l'identité kanak, énoncés ci-dessous sont l'expression des concepts tels qu'ils sont définis dans la société traditionnelle. Ils représentent les valeurs culturelles communes aux nombreuses tribus. Ces références ont été considérablement modifiées par la colonisation et n'ont plus la même place dans la société d'aujourdíhui.
 
Le mythe fondateur
 
Le mythe est la parole créative de l'univers kanak qui amène le monde des hommes à l'existence. il est la mémoire du clan, la "parole de vie" pour aujourd'hui et pour le futur. En conséquence, cette parole doit être dite, transmise et partagée, il en va de la sécurité, de la cohésion et de la survie du groupe. Non seulement elle est parole sacrée mais en pratique, elle va s'exprimer tout au long de la vie du Kanak. L'ensemble du réseau de relation de la tribu est construit à partir díun axe central défini par cette histoire. Le mythe organise la société et lui imprime le dynamisme vital aussi bien dans les structures sociales que dans les rapports entre l'homme, la divinité et le cosmos enfin, dans l'espace assez réduit où évoluait le clan.
 
Le code des relations, les comportements et attitudes qu'un individu doit avoir vis-à-vis de ses frères de la tribu, en un mot, la structure du tissu social est dictée par cette "parole sacrée" qu'inspire le mythe.
 
Le rapport aux ancêtres
 
Pour les Kanak, toute initiative ne saurait aboutir sans l'accord et le soutien des ancêtres. À leur savoir-faire de jardiniers, de chasseurs ou de pêcheurs se mêlent des rites traditionnels restés très présents. Des pierres, où se condense la puissance vitale des ancêtres, sont enterrées avec les tubercules (ignames, taros) cultivés pour les faire croître et multiplier. De même, certaines plantes sauvages, symboles de vie et de fécondité, composent les bosquets magiques qui protègent les champs, les habitations et les personnes.
 
Ces gestes invitent les défunts à intervenir au bénéfice des vivants. Les morts transmettent par líintermédiaire de formes appropriées (plantes, pierres, sculptures, invocations) l'énergie nécessaire à la protection des aliments, des personnes et des objets. Ainsi, la fondation d'une demeure exige l'invisible mais puissant appui des ancêtres. Pour les appeler, des herbes votives, des morceaux de quartz, des perches de bois durs (ayant chacun une fonction symbolique) sont rassemblés aux abords du lieu où s'élèvera la case.
 
Chaque clan voit ses ancêtres se manifester sous des formes différentes, ainsi un coup de tonnerre, un lézard, un requin ou une pierre sera considéré comme une réponse des ancêtres bienveillants, suite aux rituels opérés par les hommes pour entrer en communication avec les défunts. Les ethnologues ont appelé ces manifestations des ancêtres les "totems". Les "dieux" kanak sont donc à la fois des ancêtres et, sous leur forme totémique, des éléments du monde naturel.
 
Dans chaque case, le poteau central est la métaphore du "chef" : il ne saurait se dresser et être stable sans la sollicitude de ceux qui l'installent ; ses "sujets", ni sans l'assistance conjointe des ancêtres. À la mort du gardien des lieux, la case et son emplacement seront rendus à la brousse, mais deviendront l'un des points de référence essentiels du clan, un site respecté.
 
Les ancêtres n'abandonneront jamais les espaces qu'ils habitaient et cultivaient autrefois. Leur souvenir structure toute la société kanak.
 
Le rapport à la terre
 
Plusieurs familles mélanésiennes, en se rattachant en ligne masculine à un aïeul commun, forment un groupe de parents entre lesquels le mariage est interdit. À ce clan correspondent tous les hameaux qu'occupèrent successivement les descendants de l'ancêtre. L'arbre généalogique prend donc l'allure d'un itinéraire qui commence avec le premier habitat construit par le fondateur du groupe. Ce sont les récits issus du mythe qui décrivent ces différents liens de descendance. Par exemple, des clans du centre de la Grande Terre racontent que le premier humain provient de la métamorphose de vers sortis d'une dent de la lune posée sur une montagne. Il prit pour épouse une anguille, puis installa sa descendance en divers hameaux qui sont aujourd'hui la propriété du clan. À chaque génération, de nouveaux sites sont édifiés.
 
Malgré les nombreuses blessures de la colonisation, une mémoire vivace maintient vivants les droits et devoirs des clans en fonction de leur origine. Les noms des endroits parcourus et habités sont repris par les familles actuelles. L'identité du clan se compose de noms de lieux insérés dans des discours imagés dits par des orateurs lors des cérémonies.
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Une société structurée
 
Dans la civilisation kanak, les personnes de qualité sont clairement distinguées de celles d'un rang moindre. Les titres de noblesse, nom des sites fondés par les ancêtres originels, sont portées par les branches aînées du clan, par les plus vieilles familles d'un terroir et par les lignages étrangers accueillis comme chefs. L'"aristocratie" ainsi définie se traduit par le respect que chacun doit aux anciens et aux oncles maternels, c'est-à-dire à ceux qui, dans les domaines foncier et génétique, jouent un rôle rituel central.
 
La maîtrise de ces domaines vitaux (la terre, la gestation) fonde une autorité morale limitée au bon vouloir de ceux qui s'en sentent dépendants. Malgré leur position hiérarchique dominante, ni le chef ni le maître de la terre ne sont en mesure díempêcher une famille, un clan ou un individu de décider de leur propre sort. De même, personne n'est jamais totalement dépossédé d'un accès à la terre ni d'un rang social. Ainsi, les droits et devoirs sont établis toujours temporairement, par des contrats révisables selon l'évolution du contexte.
 
Toute situation sociale ou politique est au préalable débattue, puis fixée par des accords qui ne sont jamais définitifs. Les alliances, les chefferies se font et se défont et les titres de noblesse peuvent être captés par de nouveaux groupes.
 
La conception du temps et de l'espace
 
Le temps
 
"Pour pouvoir dire qu'on perd du temps, il faut être dans un système où il est reconnu comme une valeur d'en gagner. Cette expression n'a pas de sens dans la société traditionnelle. Pour le Kanak, la durée est une expérience vécue du chaud et du froid, du pluvieux et de l'ensoleillé qui se renouvellent, de la vieillesse et de la jeunesse qui se succèdent, des fêtes qui réchauffent la communauté et ravivent l'"âme" (Extrait de l'ouvrage "Kanaké, mélanésien de Nouvelle-Calédonie", JM. Tjibaou, P. Missotte, M. Folco, C. Rives).
 
Comme le montre cette citation, la volonté de mesurer le temps n'existe pas dans la société kanak, la notion de gain de temps n'est pas concevable puisqu'il n'est pas matérialisé. Il existe cependant des repères temporels issus de la culture de l'igname (principal tubercule nourricier en Nouvelle-Calédonie, il a aussi valeur de symbole pour les Kanak).
 
Le "cycle de l'ignam" représente ainsi le calendrier kanak. Les différentes étapes de cette culture rythment la vie de l'individu tout au long de l'année. Par exemple, la cérémonie díouverture de la culture de l'igname se situe au début de la période la plus fraîche de Nouvelle-Calédonie, vers la fin juillet. Puis, de juillet à mi-août, c'est la préparation du champ, on le désherbe, le brûle et le laboure.
 
De nombreuses étapes se succèdent alors jusqu'à la récolte aux alentours des mois de mars-avril. Il est impossible díindiquer des dates précises pour chacune des opérations de cette culture. Elles varient d'une région et díune tribu à une autre.
 
Ce calendrier agricole est entouré de traditions, rituels et soins particuliers, relatifs au sens que l'on donne à l'igname dans la société kanak. Toute chargée de symboles, l'igname a valeur culturelle : offrande noble, symbole de virilité et d'honneur. L'igname offerte symbolise tout le pays avec les chefs, les vieux, les ancêtres, les enfants et tout ce qui fait vivre la contrée d'où elle est issue.
 
L'espace
 
L'espace n'est pas appréhendé ici comme intéressant dans sa réalité objective de propriété ou de moyen de production. Il est donc interdit de l'hypothéquer, le vendre ou le bouleverser par des travaux qui en modifiant sa physionomie, porteraient atteinte à ses aspects divers en tant quíincarnation du mythe. C'est le résultat d'une attitude fondamentale vis-à-vis de la nature, contrairement, semble-t-il, de celle des Occidentaux pour lesquels sa domination et son aménagement font partie de la condition humaine.
 
L'espace est connu de chacun, identifié par tous les membres de la tribu, chaque parcelle est reconnue par tous. Chacun la désigne par son nom et son nom est connu comme faisant partie des lieux attachés au nom de tel ou tel clan. En Nouvelle-Calédonie, il n'existe pas de terres vierges, d'espaces vides. Constamment les conversations, les récits des évènements, les légendes, les chants, les danses et les discours coutumiers qui reviennent dans l'année se réfèrent aux noms des lieux.
 
"L'espace de la tribu apparaît comme un théâtre perpétuel où chacun joue son rôle à une place assignée, au moment qu'il faut" (extrait de "Kanaké, mélanésien de Nouvelle-Calédonie).
 
Un clan qui perd son territoire est un clan qui perd sa personnalité. Il perd ses lieux sacrés, ses points de référence géographique mais également sociologique. L'espace ainsi conçu n'est pas regardé comme une chose à part ; il est le tissu par lequel síorganise le réseau des relations entre les hommes. Le Kanak ne peut pas prendre de recul pour en avoir une vision d'ensemble : il en est participant de l'intérieur.
 
L'espace sert d'archive vivante du groupe, il apparaît même comme un des éléments fondamentaux constituant la personnalité du Kanak. L'espace apparaît comme l'un des aspects essentiels du mythe, support matériel des Kanak qui le cultivent.
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Les échanges coutumiers
 
"Faire la coutume", comme disent les Kanak, c'est échanger des biens identiques en quantité équivalente, en ponctuant dons et contre-dons de discours codés mais teintés díune forte affectivité, voire de violence masquée, selon les circonstances de líéchange. Ce rituel échangiste accompagne toutes les relations sociales.
 
Les échanges cérémoniels, poumon de la société
 
La vie sociale kanak, comme partout en Océanie, est scandée par des échanges obligés entre clans apparentés. Pour une naissance, un mariage ou un deuil, les parentèles de l'enfant, des époux ou du défunt síoffrent mutuellement des présents symboliques. Par le jeu des dons et contre-dons, une quantité considérable de biens identiques changent de mains. Coquillages enfilés en "monnaie", longues jupes de fibres, cordons en poil de roussettes (chauve-souris), écorces battues et, aujourdíhui, tissus européens et billets de banque circulent entre toutes les parties regroupées en deux camp : celui des invités et celui des maîtres de la cérémonie. Ces grands rassemblements non commerciaux donnent lieu à des discours prononcés par les chefs coutumiers.
 
Personnalité kanak
 
Pour reprendre un schéma inventé par M. Leenhardt pour expliquer la personne kanak, nous dirons que le Mélanésien est sans cesse défini et déterminé par un double système de relations.
 
Au niveau du mythe, il est suspendu comme un champ de forces magnétiques entre les institutions le liant à ses paternels qui lui ont donné un nom et ont fait de lui un fils de la tribu avec ses ancêtres devenus dieux et l'esprit de leurs totems. Au niveau de l'existence, ce sont ses relations qui font de la personne ce qu'elle est. Il n'est pire chose que díêtre chassé du clan, de perdre ses multiples connexions reliant chaque individu aux autres de son groupe.
 
Selon les critères du monde moderne, les Kanak sont souvent considérés comme n'ayant pas d'ambition. La société kanak traditionnelle explique ce constat avec une autre approche. Ni compétence, ni force, ni audace ne donnent la place au chef, ni aucune fonction, ni aucune place dans ce système mais la situation qu'occupe l'ancêtre dans le récit mythique. Prenons deux exemples de critères probants d'élévation sociale pour un individu dans la société européenne ; appliquons-les à un Kanak, celui qui est né le troisième dans le mythe. Il peut très bien sortir brillamment d'une grande école ou devenir ingénieur, son clan en sera incontestablement fier, mais il restera toujours à la place que lui indique son rang dans le clan, dans sa famille et dans la société kanak.
 
Aujourd'hui, une identité affirmée
 
La culture kanak, loin d'appartenir à un passé imaginaire, s'inscrit au coeur des problèmes contemporains de la Nouvelle-Calédonie. Certes, la société mélanésienne actuelle a dû abandonner nombre de ses pratiques d'autrefois. le colonisateur, au nom de sa propre éthique, a mis fin aux guerres et a démembré l'espace vivrier kanak. Ainsi, les paysans mélanésiens ont dû réduire l'étendue de leurs champs d'ignames et de leurs tarodières. Les missionnaires ont tenté de dissuader les Kanak de délaisser leurs croyances, les ont découragés de sculpter des effigies en mémoire des ancêtres. La plupart des masques, poteries et autres objets d'une grande valeur esthétique et culturelle ont été détruits ou bien ornent aujourd'hui les musées d'Occident.
 
Mais dans les réserves où ils furent parqués, les Kanak ont pu faire vivre des pans entiers de leurs savoirs naturalistes, de leur conception du monde. Cet acquis millénaire s'est perpétué, mais aussi transformé, tout au long du contact avec la civilisation occidentale telle qu'elle fut exportée outre-mer par la brutale logique du colonialisme.
 
Aujourd'hui, la Nouvelle-Calédonie a entamé la voie de la réconciliation, l'objectif étant de parvenir à construire une société égalitaire, consciente de son passé, où chacun pourra trouver sa place, ses repères. Pour le peuple kanak, il s'agit désormais d'affirmer son identité, en puisant à la fois dans son capital sociologique traditionnel et dans les éléments dynamisant de la société actuelle. C'est uniquement par une démarche de reconnaissance mutuelle de toutes les communautés du territoire et de leurs cultures respectives que la Nouvelle-Calédonie posera les bases de la société de demain.
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